mardi 26 janvier 2010


Pierre Vernon
Ou le visible fissuré

Une grande peinture, c'est la saisie, par des moyens qui lui sont propres, de quelque chose qui n'est pas réductible à ce qui est montré.
Alain Badiou


La peinture abstraite n'est pas l'autre de la figuration, mais son redoublement conscient - sa déformation réfléchie. Voilà pourquoi, peut-être, les œuvres de Pierre Vernon n'appartiennent à aucun genre (à aucun courant) mais travaillent à même cette ambiguïté formelle qui rend toute image duplice; ou plutôt, comme passible d'un double regard. Tantôt paysage de forêt ou de bord de mer, tantôt pur chaos de couleurs, ses peintures nous invitent à plonger dans leur poésie visuelle - là où le sens de la figure se perd dans le dynamisme de la couleur.

A l'instar d'un Mondrian pour qui la quête de la lumière ne pouvait s'accomplir que dans l'abstraction, l'œuvre de Vernon a quelque chose de schématique, au sens où chaque singularité du monde qu'elle croque (une branche, une feuille, un tronc, un paysage) se métamorphose aussitôt en une forme abstraite. Mais, inversement, à l’instar cette fois d’un Nicolas de Staël ou d’un Kandinsky, Vernon ajoute à ce premier mouvement ascendant (du réel à sa forme), son corrélat visuel, à savoir : que toute forme abstraite n'a de sens que pour autant qu'elle s'intègre harmonieusement à l'espace coloré dont elle n'est qu'un élément.

Peintre-philosophe, plus proche en cela des phénoménologues que des expressionnistes, Pierre Vernon cherche, dans son œuvre, le moyen d'unir en une seule intuition, l'aperception directe du réel et son épure géométrique. Serait-ce un leurre ? Une chose est sûre, en appliquant à ses toiles une sorte d'ascèse soustractive, Pierre Vernon redonne à l'abstraction son sens véritable et, par là même, sa vocation : fissurer le visible, en désaxé son cliché ; autrement dit : nous redonner à voir le monde dans son essence pure - tel qu'il ne fut jamais.

Frédéric-Charles Baitinger